Goutte, Georges (1893-1958)

Les frères Goutte naissent à Rochefort (Charente-Maritime) dans une famille originaire des Vosges. Leur père est militaire dans l’infanterie de marine, ce qui explique la naissance de ses deux fils dans la cité navale : Henri, le 16 juin 1891 ; Georges, le 2 novembre 1893.
Comme son frère aîné, Georges s’engage dans l’armée, affecté au 43e RI de Lille ; il est caporal en 1912. Il débute son carnet de guerre le 1er août 1914. Passé mitrailleur au 122e RI, il est blessé plusieurs fois au cours de la campagne. Il cesse brutalement son journal sans explication le 6 mai 1917. On sait qu’il a été gazé en août 1917 au Mort-Homme. Marié en septembre 1918, il se rengage pour partir au Maroc et atteint le grade d’adjudant-chef.
Le témoignage des deux frères est publié par Marie-Françoise et Jean-François Michel, sous le titre Georges et Henri de Bassigny, La Grande Guerre des frères Goutte 1914-1917 (Châtillon-sur-Saône, 1999, 183 p.) Voir la notice Goutte Henri.
Georges décrit le départ de Lille : « Tout le monde a des fleurs au bout du fusil. En ville, ovations. On nous jette des drapeaux. Tout le monde chante. À la gare, la musique joue les hymnes belge, anglais, russe, la Marseillaise et le Petit Quinquin, air populaire lillois. » Son baptême du feu est assez tardif, ce qui alimente les fantasmes d’un bourrage de crâne qui ne le quitte qu’après sa première blessure, au bras gauche, au sud de Montmirail (Marne), le 8 septembre 1914. Après plusieurs mois de convalescence, il revient en ligne à Montdidier le 14 février 1915 et s’installe dans la guerre de position. C’est ensuite le secteur de Mesnil-lès-Hurlus où il est à nouveau blessé au bras le 3 mai. Comme pour sa première évacuation, il ne dit rien de l’expérience de sa blessure, certainement grave puisqu’il ne reprend son récit que le 25 janvier 1916, en instruction au camp du Causse près de Castres. Mitrailleur au 122e RI, il arrive à Soupir, sous le Chemin des Dames, secteur qu’il occupe jusqu’en juillet. Forte tête, n’aimant pas les supérieurs critiquables, il reste caporal. Il apprend qu’il est enfin nommé sergent le 1er juillet, parce que son lieutenant a considéré qu’il a « mis de l’eau dans son vin ». Départ pour l’enfer de Verdun où le régiment a de lourdes pertes avant d’être envoyé « au repos » dans un secteur non moins difficile, en Argonne, à la Fille-Morte où sévit la guerre des mines. Sa description d’une explosion, de son effet, des blessés fous et du dégagement des hommes enterrés vivants dans les terres bouleversées est courte mais dantesque. Ses notes s’espacent à la fin de septembre 1916 et cessent le 6 mai 1917, vraisemblablement par lassitude.
Formant le cœur de l’ouvrage, le journal de Georges est éclairant sur l’état d’esprit d’un soldat qui n’a pas l’expérience du feu jusqu’au 8 septembre 1914 et qui multiplie les emprunts au bourrage de crâne et les on-dit d’une guerre fantasmée : « Les Allemands achèvent les blessés, et je me suis bien promis de ne pas leur faire grâce chaque fois que j’en aurai à la balle. J’en descendrai le plus possible, et pas de prisonnier ; tous « capout ». Je serai le premier à tirer sur les sales têtes carrées. » Confronté à la violence réelle et à la blessure, son retour au front change radicalement son discours ; son témoignage devient plus grave, plus dense et plus conforme à la réalité d’une guerre où le feu tue. Il est aussi plus critique sur le monde qui l’entoure et ses supérieurs. Dès lors, son récit prend plus d’intérêt ; loin du bellicisme des premiers jours, il manifeste de la compassion pour l’ennemi « vu de près ». Il n’en devient pas pour autant pacifiste et conserve de la haine lorsqu’il est confronté à la mort de ses copains : « Un de nos caporaux a été blessé au ventre. Il faudra que j’aille une fois en avant pour en descendre un de ces sales Boches. Je suis bien allé jusqu’au 2e réseau de fils de fer sans risquer beaucoup, et alors à l’affût dans un trou d’obus, j’attendrai le gibier. J’espère qu’il en viendra bien un à belle portée, et si je le vois… Pan… Capout. » Toutefois, ce dessein reste de l’ordre de l’imprécation, ce qui révèle la difficulté de donner la mort individuelle dans cette guerre.
La lassitude s’installe. Le 1er mai 1915, il dit : « Si on faisait grève aujourd’hui ? C’est le jour des manifestations, mais ici c’est difficile. » C’est après les officiers qu’il nourrit le plus de rancœur. Le même jour, devant les pertes de sa section : « C’est la plus éprouvée, elle est bien réduite maintenant cette pauvre 2e section. Nous ne sommes pas encore relevés aujourd’hui. Les hommes en ont assez, surtout depuis cette affaire, il faut à chaque instant que je leur relève un peu le moral. L’aspirant sort à peine de son trou. Encore un peu et je commanderai la section, car ils se terrent tous. » En mars 1917, il récidive devant un nouveau reproche injustifié de son lieutenant : « O Boches, si nous étions comme nos officiers, comme vous auriez la vie belle ! » Ce sont parfois les soldats qui subissent ses foudres, notamment les réservistes : « Et ces poilus du 342e, des vieux, des bancals, des tordus… Un lieutenant, chef de section, a dû faire sortir ses hommes à coups de pieds au cul au moment d’une alerte. » La lassitude aidant, il critique avec de plus en plus de virulence sa condition de soldat : « Quand donc cette existence de bagnards finira-t-elle ? 29 avril [1916] : sommes rentrés du travail à minuit, le même qu’hier, complètement éreintés. Je me suis accroché avec le lieutenant qui m’a fait couper les cheveux ras, comme un galérien. Les forçats les ont plus longs, j’en suis sûr, et on a plus d’égards pour eux que pour nous. Nous ne sommes pas des hommes mais des bêtes de somme de troupeau. C’en est à se révolter. C’est ignoble ce que l’on nous fait endurer de vexations, d’avanies. Les officiers sont des brutes qui, le ventre plein, ne se fichent pas mal si nous n’avons rien à nous mettre sous la dent. Allez travailler, hommes bêtes, pensent-ils, et encore il faut s’estimer bien heureux quand on n’est pas insulté. » Il évoque l’ivresse des soldats partant faire un coup de main qui échoue. Il parle de contacts, échange de pain contre eau-de-vie entre belligérants. Au final, le témoignage de Georges révèle un enthousiasme belliqueux qui laisse rapidement place, expérience de la guerre aidant, à un rejet de l’armée, de la guerre et de ses conditions de vie.
Yann Prouillet

Photo de Georges Goutte dans 500 Témoins de la Grande Guerre, p. 233.

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