Dorgelès (Lécavelé dit), Roland (1885-1973)

1. Le témoin

Né le 15 juin 1885 à Amiens (Somme). Père représentant d’une fabrique de tissus. Études à l’École des Arts décoratifs (1902…) ; Rédacteur au Service télégraphique de l’Agence de la Presse Nouvelle (jusqu’en 1909). À partir de 1907, écrit sous le pseudonyme de Dorgelès. Réformé en 1907 suite à un accident pulmonaire. Collabore à Messidor, Paris-Journal, Comœdia ; écrit des pièces de théâtre ; entre à L’Homme libre dirigé par Clemenceau le 5 mai 1913.

Engagé volontaire le 21 août 1914. Classes à Rouen au 74e R.I. ; rejoint son corps en Champagne le 15 septembre 1914 ; versé au 39e R.I. comme mitrailleur. Le 16 février 1915, participe à une attaque très meurtrière près de Berry-au-Bac (Aisne) ; au repos, commence à écrire les Croix de Bois. Le 9 juin 1915, il est blessé lors de la prise de Neuville-St-Vaast. Nommé caporal, reçoit la Croix de guerre. 7 septembre 1915, élève pilote au premier groupe d’aviation stationné à Longvic (Côte d’Or). 18 mars 1916, école d’aviation à Ambérieu. 21 juin, chute d’avion ; convalescence à l’hôpital de Bourg-en-Bresse (Ain). Termine la guerre comme inspecteur de l’aviation. Démobilisé le 1er avril 1919, le jour où paraît son grand succès Les Croix de Bois chez Albin Michel.

2. Le témoignage

Correspondance de guerre de Roland Dorgelès, publiée sous le titre Je t’écris de la tranchée. Correspondance de guerre, 1914-1917, préface de Micheline Dupray, introduction de Frédéric Rousseau, Paris, Albin Michel, 2003.

Sont publiées dans cet ouvrage deux cent soixante-dix lettres et cartes postales inédites, adressées pendant la guerre par Roland Dorgelès à différents membres de sa famille. Sa mère et sa femme Mado sont ses deux principales destinataires ; nous ne possédons que huit lettres adressées à son père ; sa sœur en reçoit sept auxquelles il faut ajouter quelques missives adressées au mari de celle-ci, mobilisé lui aussi ; cette correspondance est conservée à la bibliothèque de l’Arsenal, Paris, Ms 15148/55.

Deux cent vingt pièces concernent la période passée dans l’infanterie (novembre 1914 à mai 1915). Ce corpus est intéressant à double titre : il renseigne en premier lieu l’expérience combattante de l’écrivain et permet en outre de reconstituer, pas à pas, la généalogie des Croix de Bois. Le rapprochement des deux types de document, lettres et roman, permettent de repérer un certain nombre de correspondances. Dans une large mesure, et contrairement au jugement sévère porté par le critique Jean Norton Cru (Témoins. Essai d’analyse et de critique des souvenirs combattants édités en français de 1915 à 1928, Nancy, P.U.N., 2006 [1929 et 1993], p. 592 et ss.), ces lettres valident le roman Les Croix de bois en tant que témoignage de combattant.

3. Analyse

Cette correspondance mérite l’attention pour plusieurs raisons : en premier lieu, elle éclaire les biais inhérents à toute correspondance, et particulièrement à toute correspondance de guerre ; en effet, dans ses échanges épistolaires, Dorgelès, à l’instar de nombreux autres rédacteurs, déploie différentes stratégies d’écriture en fonction de son interlocuteur ; ainsi, dans les lettres à sa mère domine l’euphémisation des horreurs et souffrances liées à la guerre. Cela est particulièrement visible dans le courrier (trois lettres) daté du 11 novembre 1914 ; à sa mère, Roland donne le menu de son goûter ; à son père, quelques mots polis ponctués d’un sec « Rien à signaler ! » ; il faut alors lire la lettre adressée à sa sœur pour apprendre, un peu, ce qui se passe réellement : « Alerte ! Il paraît qu’à onze heures du soir, nous faisons attaque générale [...]. Si le destin voulait que je laisse ma peau quelque part au combat, tu donneras à mère le mot ci-joint. Car je n’ai qu’une peur : quelle se tue. Accuse réception je te prie. C’est à mes yeux un dépôt sacré. ». Le mot-testament est publié à la suite de cette lettre (p. 102). En définitive, c’est surtout à Mado, sa femme, que Roland décrit sa guerre.

En second lieu, cette correspondance permet de retracer la trajectoire d’un engagé volontaire : en effet, Dorgelès, réformé, dut se porter volontaire pour participer à la guerre. Plusieurs éléments paraissent avoir motivé cet engagement : le départ de ses copains, celui de ses proches (son beau-frère notamment) pendant les chaudes journées d’août, la peur de manquer une grande aventure (Cf. Bleu horizon, Paris, Albin Michel, 1949, p. 47.); son sentiment patriotique (exprimé dans plusieurs lettres, 14 octobre, 4 décembre 1914); la curiosité aussi, celle d’un écrivain vis-à-vis de ce qu’il considère comme LE grand sujet d’écriture, la guerre (« 17 octobre 1914. [...] Je crois qu’il y a quelque chose d’extraordinaire à écrire cela. Et si peu d’écrivains l’ont vu »; dans la lettre écrite le 5 novembre à sa mère, il écrit : « Tu comprends, je voulais absolument voir la guerre, car comment écrire mon livre sans cela ? » ; enfin, Dorgelès, là encore comme beaucoup d’autres, crut que la guerre serait courte (voir les lettres du 24, 27 novembre, 19 décembre 1914).

Or, dès l’automne 1914, la correspondance exprime la lassitude. Au printemps 1915, l’impatience devient de plus en plus pesante : « 27 mars. [...] Un beau soleil de printemps ! Les bourgeons se posent en essaims sur les branches. Et nous sommes ici. Zut ! La Patrie, entre nous, on l’aime comme une maîtresse, c’est pourquoi il arrive qu’on la trouve un peu crampon… Enfin, j’attends, j’espère, je veux la Victoire, et sa fille aînée la Paix… ». Dès lors que l’on s’en tient aux seuls discours – à géométrie variable selon le destinataire – il est de fait très difficile d’apprécier les ondulations de cette longue patience impatiente du poilu Dorgelès. Ce passage, parmi d’autres, illustre parfaitement l’ambivalence et l’instabilité des sentiments de nombreux poilus et permet de soulever les questions suivantes : Dorgelès sacrifie-t-il au conformisme imposé par le climat de guerre ? Craint-il de décevoir les attentes de sa famille en leur révélant la mue en cours de son état d’esprit ? Courant juin, après l’engagement meurtrier de Neuville-St-Vaast, Roland confie à sa mère : « 19 juin 1915. [...] Hélas, on va nous donner le casque ! Nous avons déjà le masque et les lunettes… Non, non, je n’étais pas fait pour cette guerre-là. Je me vois très bien en cheveau-léger, en garde française, en mousquetaire gris… (p. 297) » ; fin juin, pourtant, il écrit encore des mots très belliqueux : « ah ! vite qu’on franchisse les lignes et sa batte en plaine (p. 301) ». Que faut-il en penser ? Que peut-on en déduire ? Dans d’autres courriers rédigés durant cette période, l’écrivain évoque également la chance de ses amis blessés hospitalisés ou en convalescence, qui à Paris, Deauville, Dax ou Bordeaux : « 20 juin 1915. [...] Les veinards ! ! ». Dans le même ordre d’idées, le 8 avril 1915, c’est ainsi qu’il commente la mutation de son beau-frère à l’Etat-Major : « Il a de la chance et j’en suis très heureux ». Notons, au passage, que l’expression « j’en suis très heureux » est soulignée dans l’original. Mais écrit-il cela pour ne pas peiner sa sœur ? Ou bien exprime-t-il alors le fond de sa pensée ? Difficile de trancher…

Finalement, au-delà des mots, c’est un fait qui permet de mesurer au plus près le changement d’état d’esprit de Dorgelès : en effet, au lendemain de la tuerie de Neuville-St-Vaast, il engage des démarches pour être affecté dans l’aviation, démarches qui aboutiront à l’automne. Ce transfert va lui permettre d’écrire son livre ; et en dépit d’un grave accident, sans doute aussi lui sauver la vie.

Cette correspondance permet aussi de documenter les séquences de fraternisations locales et de trêves tacites qui ont émaillé la guerre de position. Ainsi, les lettres du 24, 30 novembre 1914 ; à Noël 1914 : les lettres du 25 et surtout du 27 décembre : « À notre gauche, la nuit du réveillon, le 28e a eu de grosses pertes. Et la même nuit, à la même heure, sur notre droite (le 74e ) sortait de ses tranchées et nos soldats allaient trinquer, échanger des cigarettes avec les Allemands. Je trouve cela ignoble. Officiers blâmés par le général. » Cet épisode est confirmé par le Journal de Marche et d’opérations du 74e R.I. (Service Historique de la Défense, Vincennes) ainsi que par un autre témoin : Charles Toussaint, Petites histoires d’un glorieux régiment : vécues par Charles Toussaint, soldat de 1ère classe au 74e régiment d’infanterie en guerre, Montvillers, Binesse, 1973. En avril 1915, Roland annonce à Mado : « Hier soir, cette nuit plutôt, les Prussiens qui étaient en face de nous ont été relevés par des Saxons. A peine arrivés, ils se mirent à crier : « Kamarades français, dans les gourbis ! » Ils indiquaient par là que nous pouvions dormir tranquilles, qu’ils ne songeaient pas à attaquer ; Saxons et Bavarois ne sont pas belliqueux pour un liard ».

4. Pour aller plus loin :

Les autres œuvres de guerre de Roland Dorgelès aux éditions Albin Michel : Le Cabaret de la belle femme (1920) ; Saint Magloire (1922) ; Le Réveil des morts (1923) ; Bleu horizon, Pages de la Grande Guerre (1949).

Micheline Dupray, Roland Dorgelès. Un siècle de vie littéraire française, Albin Michel, 2000.

Jean Norton Cru, Témoins, op. cit. L’édition de 2006 s’accompagne d’une mise en perspective de l’œuvre du critique et de la reproduction du corpus des principales critiques dont fut l’objet Témoins lors de sa première sortie en 1929. Y figurent notamment celles émises par Roland Dorgelès.

Frédéric Rousseau, Le Procès des témoins de la Grande Guerre. L’Affaire Norton Cru, Paris, Le Seuil, 2003.

Frédéric Rousseau, avril 2008

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