Tyl, Marie (1872-1949)

Journal de guerre Cherbourg 1914 – 1919

1. La témoin

Marie Tyl, née Dupont, appartient à une famille de militaires qui vit en Normandie depuis 1893. En 1914, elle est veuve avec trois enfants, son frère Hervé, officier de marine est mort des fièvres à Alger en 1903, et son mari Thaddée, capitaine d’infanterie coloniale, est mort de maladie à Fort-Lamy en 1906. Monarchiste, patriote et traditionaliste, elle s’intéresse à la politique et réaffirme souvent dans ses écrits sa détestation de la République. Elle élève ses enfants avec d’importantes difficultés matérielles : si elle a gardé la jolie maison « La Villa lointaine », sa pension de veuve grevée par la hausse des prix ne lui permet qu’une pauvreté digne.

2. Le témoignage

Les éditions Les Indes Savantes ont publié le Journal de guerre de Marie Tyl en 2015 (403 pages). L’autrice a tenu son journal à partir de 16 ans en 1888 jusqu’à sa mort en 1949, et Patrick Magnificat a rassemblé, présenté et annoté les passages concernant la Grande Guerre, vécue à Cherbourg.

3. Analyse

Marie Tyl a reçu une éducation très complète, elle lit beaucoup et malgré la guerre a encore son « jour » de visite : son journal est alimenté par les conversations et les nouvelles apportées par ses connaissances, qui sont pour la plupart des femmes ou des veuves d’officiers (Marine et Infanterie Coloniale). Son journal raconte la guerre vécue dans un important port militaire, avec les arrivées de navires, l’analyse de la situation militaire et les soucis matériels au quotidien.

Une vie quotidienne difficile

L’autrice consacre son temps à l’éducation de ses enfants, à la pratique religieuse et aux missions de bienfaisance : elle visite souvent les hôpitaux, distribue des fruits aux blessés, participe à des quêtes de charité, reçoit et rend des visites. Ses faibles revenus de veuve ne suivent pas l’inflation du coût des denrées, surtout à partir de 1916 (p. 168, avec autorisation de citation de l’éditeur) « L’existence devient plus ardue et mes petits revenus plus que réduits. Les impôts sont affreux et la vie suit une progression effrayante. » Elle mentionne des prix vertigineux, des économies forcées sur le charbon ou le pétrole, qu’on a de toute façon du mal à trouver. L’hiver 1917 est très froid (p. 289) « Nous, dans ma chambre où nous nous tenons, nous avons en nous éveillant, 3 degrés (chambre au midi, chauffée jusqu’à 11 h. du soir) et l’après-midi, à grand peine 6 ou 7 degrés (…) le gaz, mal épuré, est si bas qu’il ne chauffe pas. » À ce souci de vie chère s’ajoute ce qu’elle considère comme une injustice, c’est-à-dire le moratoire sur les loyers ; elle a hérité de trois petites maisons ouvrières, divisées en six appartements : un est vide et les 5 autres locataires, chefs de famille, ont tous été mobilisés. Dès le 20 août, elle déplore ce moratoire qui la réduit à sa seule pension, et ces plaintes reviennent à plusieurs reprises. Ses locataires dispensées de loyer ont souvent un emploi (p. 168) : «Elles peuvent se faire 9, 10, 11 fr. et plus par jour et être dispensés de payer leur terme, tandis que moi, ayant à ma charge trois enfants, il me reste, les impôts payés, à peu près 4 fr. 50 par jour. » Elle a lu dans un journal qu’en Allemagne on avait refusé le moratoire des loyers « Mais chez nous, c’était une trop belle occasion de porter atteinte à la propriété. Voilà une injustice spoliatrice d’où résultent de réelles souffrances pour moi. » Son mari est mort « en service et pour le service » dit-elle, mais pas à cette guerre, et elle n’a donc pas de droits particuliers. Sa rancœur alimente son hostilité envers les gouvernants, avec le sentiment d’être marginalisée au profit du « peuple » (p. 343) : « flagornerie à l’électeur-roi ! ».

S’informer

À Cherbourg, dans les familles de militaires, l’inquiétude règne d’abord sur le sort des nombreux disparus dont on reste sans nouvelles après le désastre du corps Colonial à Rossignol le 22 août 1914 (1er RIC de Cherbourg, par exemple). Les rumeurs circulent, on cherche à savoir. Les bruits sont transcrits en fonction de l’espoir qu’ils donnent : ces canards sont d’autant plus acceptés qu’ils correspondent aussi à une vision a priori de la guerre (anecdotes édifiantes et patriotiques, regain de la foi, entrain des pioupious). Ces sources « sûres » sont issues du milieu des officiers, qui relaie lui-même des rumeurs venues « d’en haut-lieu ». En visite à l’hôpital, elle rapporte les descriptions du front que lui font les blessés, et les propos fanfarons lui remontent le moral : pour employer un vocabulaire de l’époque, elle gobe assez les récits « à la rigolade » des loustics hospitalisés, par exemple un soldat (p. 151) qui « emmanchait des récits si drôlement qu’en effet, la guerre présente en semblait le sport le plus passionnant qui fut. »

Marie Tyl lit beaucoup la presse locale et parisienne et son titre favori est sans surprise l’Écho de Paris. Elle n’aime pas le Journal, critiquant (janvier 1915), ses contes qui sont la plupart du temps fort déplaisants et malsains (p 81) « mélangeant l’héroïsme de la guerre à des histoires d’adultères ou de fornication rendues attendrissantes. » Les feuilletons patriotiques du Petit Journal trouvent en revanche grâce à ses yeux (p. 101) : « Le feuilleton «Présent » touche à sa fin et les enfants en soupirent. Je leur en avais permis la lecture et celle-ci les passionnait et les exaltait. (…) Les enfants me prient de proclamer avec eux l’excellence de l’œuvre et je conviens que « Présent » est une œuvre de mérite empoignante et bien menée. (…) Une seule critique : on y oublie un peu trop le Bon Dieu. Ce laïcisme m’afflige et les petits se creusent la tête pour se souvenir si Dieu est totalement oublié dans leur récit préféré… ». L’autrice critique la presse et le bourrage de crâne, mais pas pour les raisons que l’on rencontre le plus souvent (juillet 1915, p.121) « Et puis que sait-on ? Les journaux sont plus vides que jamais. Nous avons l’impression d’attraper de-ci de-là, une bribe de renseignement et, en fait, de ne rien savoir ! Raison stratégique, certes, et aussi, et beaucoup, la volonté de nos dirigeants de noyer dans la grisaille toute beauté généreuse de la guerre trop enivrante pour nos cœurs français. »

Une détestation constante de la République et de ses acteurs

Marie Tyl est très politisée, et ce qui frappe dans ce journal, c’est la rancœur constante envers le pouvoir et les institutions de la République. Cette monarchiste exalte souvent le passé glorieux de l’Ancien Régime, les valeurs religieuses traditionnelles, avec la critique de l’émancipation des femmes, de la marginalisation des mères (p.43 « Et surtout pas trop d’enfants dans la famille !), et bien-sûr elle condamne la laïcité…. Cette détestation récurrente lui apporte une réponse univoque lorsqu’elle s’interroge sur les dysfonctionnements dans la conduite de la guerre: c’est de la faute des institutions, des parlementaires corrompus, des francs-maçons… Ainsi les mentions voient se succéder opinions d’extrême-droite, mais aussi racontars ou diffamations d’adversaires politiques honnis. On peut lister quelques domaines :

– en 1914, haine du pacifisme qui explique les défaites (p. 29)

– les francs-maçons sont responsables de la défaite de Rossignol (p. 40) : « plusieurs chefs qui ne devaient leurs grades qu’au Bloc et à la Maçonnerie, mirent la France à deux doigts de sa perte. »

– anglophobie, spécifique à la Marine (p. 67) « Ces braves Anglais ! On en fait un plat mirifique. » On risque de tomber « de la vassalité des Ya à celle des Yes ! »

– religion : hostilité à la séparation, heureusement la guerre change les mentalités (p. 77) ; «Un soldat, revenu blessé et jadis socialiste convaincu, disait à l’abbé Leclère : « il ne faut pas qu’ils viennent nous raconter leurs blagues anticléricales, ça ne prendrait plus. On change quand on a été là-bas. Dans nos tranchées, le dimanche, il y a des fois où on disait le chapelet presque toute la journée. », et elle dénonce en février 1917 (p. 303) : « Les pertes des meilleurs des Français sont lourdes : au moins deux mille prêtres tués déjà, tandis que la plupart des sans Dieu reste si sagement et si prudemment à l’abri. »

– hostilité au Midi, qui est aussi politique (p. 191). En visite à l’hôpital, elle relaie des propos hostiles de blessés convalescents qui tapent sur le Midi :

« « Tout le monde fait son devoir là-bas, excepté les ceusses du midi. »

Approbation de tous, retour sur les fautes passées : le 15e corps, le 17ème. Et puis, leurs officiers ne valent pas mieux, etc. (…) Voilà le Midi politicard ! Pauvre Midi, car il y a du bon. Madame Dujarric de la Rivière me disait que le régiment de Cahors était un des meilleurs et que les Cadurciens étaient navrés d’être englobés dans le mépris que le Midi s’est attiré. »

– calomnie des individus

On retrouvera ici sans surprise Joseph Caillaux (p. 21) « Il est absolument reconnu maintenant qu’il a touché de très nombreux millions pour la Cession du Congo et qu’il était l’homme-lige de Guillaume II. » L’amiral Louis Jaurès en prend pour son grade, il est surnommé le « Bolchevick » en septembre 1918 (p. 365), et est présenté comme un esprit dérangé, ne devant son poste qu’à son frère. Sarrail le républicain n’est pas épargné (p. 276) « Salonique est le dépotoir de l’Europe et de l’Asie (…) Sarrail, une canaille intelligente, arrive encore par le fait qu’il est canaille à gouverner sa barque dans ces eaux nauséabondes. » Le Garibaldi bashing (p. 87) est plus original (février 1915) mais tout aussi haineux « Les Garibaldi, s’écria Madame Lucas-Liais, mais on en a honte. En 70, on en rougissait : pas un honnête homme ne pouvait y songer sans dégoût.»

Le journal n’est-il qu’un défouloir personnel, ou ces détestations (que l’on trouve aussi chez Anne-Marie Platel par exemple, mais à un degré bien moindre) sont-elles formulées publiquement ?  Il semble que ces propos sont partagés dans ses cercles féminins, et alimentés en nouvelles par des officiers de passage. Fort logiquement, notre diariste n’apprécie pas non plus le Feu d’Henri Barbusse (mai 1917, p. 331) : « Pourquoi te bats-tu ? » demande, paraît-il, ce mauvais livre « Le Feu » de ce Barbusse que n’a pas eu honte de couronner l’Académie Goncourt. Plus tard, il rend intéressant et pitoyable, et plus que cela, le soldat qui abandonne son poste. Madame de Pontaumont dit qu’il se lit énormément au front, étant bien écrit, bien fabriqué, mais comme sont fabriqués les portraits et les descriptions qui ne montrent que le laid, le mauvais, l’affligeant, et que l’effet est très nocif. »

Finalement, Marie Tyl produit-elle un bon témoignage ? Non, si on considère qu’elle ne reprend que les bruits et les rumeurs qui confirment ses haines préalables, et que son biais d’analyse univoque, tourné vers un passé mythifié, la France d’Ancien Régime, ne lui permet pas de comprendre la guerre de la majorité de ses contemporains. Non encore, car sa complaisance dans la détestation finit par décrédibiliser son jugement, même si par ailleurs elle mène une vie digne. Et pourtant oui, c’est un bon témoignage, si on considère que ces écrits sont représentatifs du milieu très conservateur des officiers de la Marine : ce groupe a longtemps formé la partie de l’Armée la plus hostile aux nouvelles institutions. Certes, à l’échelle du pays, cette sensibilité d’extrême droite monarchiste est très minoritaire, mais son influence sur la société, via L’Action française, est loin d’être négligeable. En outre, malgré son antiparlementarisme, quelques-uns de ses candidats furent élus à la Chambre des députés, parfois sur des listes de coalition hétéroclite du Bloc National, vainqueur des élections de 1919.

Vincent Suard février 2026

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