Delabeye, Benoît (1888-1962)

1. Le témoin

L'auteur lieutenant
Benoît Delabeye est né le 7 avril 1888 à Pont-de-Beauvoisin (Savoie), de Jean et de Clotilde Millon. Après avoir fait ses classes au 140e R.I. de Grenoble, d’où il sort au grade de caporal, il parvient à revenir à ce régiment à la mobilisation malgré des problèmes de vue. Nommé sergent sous le feu, le 27 août 1914, il est affecté à l’instruction des jeunes soldats en mars 1915 et est lieutenant en 1916. Affecté ensuite au 89e puis au 131e R.I., il continue la campagne aux confins algéro-marocains, dans le Sahara. En 1918, il est nommé chef du 2e bureau de l’état-major des territoires du Sud. Démobilisé en août 1919, il reste en Algérie, où il s’est marié le 1er mars 1919, avec Renée Juliette Marie Moureau. Il est encore domicilié à Alger, où il tient un commerce de vins et alcools à son nom, en 1952, date à laquelle il reçoit la Légion d’Honneur. Il avait déjà été cité à deux reprises en juillet et septembre 1919 et décoré de la Croix du Combattant Volontaire en 1931. Il semble avoir terminé sa carrière après 23 années de services et campagnes comme lieutenant d’artillerie. Il décède le 14 septembre 1962 à Saint-Germain-en-Laye (Seine-et-Oise).

2. Le témoignage

Delabeye, Benoît (Lt), Avant la ligne Maginot. Admirable résistance de la 1ère armée à la frontière des Vosges. Héroïque sacrifice de l’infanterie française. Montpellier, Causse, Graille & Castelnau, 1939, 278 pages, non illustré, portrait en frontispice.

L'ouvrage

Sous le nom d’auteur de l’ouvrage est ajouté « combattant volontaire de l’infanterie ». L’ouvrage de souvenirs, très précis, car basé sur un carnet de route dont il est fait mention en dernière page, comporte une datation épisodique. La chronologie peut toutefois être aisément reconstituée jour par jour du 3 août au 12 septembre 1914, période concernée par le témoignage. Bien que rédigée en 1934, la retranscription des souvenirs du caporal n’a pas été déformée par les apports anachroniques de l’Histoire, postérieurs aux sentiments spécifiques de 1914, comme pourrait le laisser présager le titre. Toutefois, l’auteur ne se prive pas de quelques analyses a posteriori. Benoît Delabeye annonce en fin d’ouvrage un deuxième volume, reprenant le reste de sa campagne. Ce livre n’a jamais été publié à notre connaissance.

3. Analyse

Le 3 août 1914, le caporal Delabeye se voit signifier qu’il ne pourra faire la campagne qui s’annonce du fait d’une myopie particulièrement incapacitante. Loin d’agréer à cette décision, il va user d’un stratagème pour faire son devoir et, au quatrième jour de la mobilisation, intégrer le 140e R.I. Le lendemain, le train va l’emmener de Grenoble à Bruyères, dans les Vosges, pour un cantonnement à Lépanges-sur-Vologne où le régiment défile devant le général Dubail. Dès lors, le 140e va marcher vers l’Alsace et faire halte à Fraize, au pied du Bonhomme le 11 août. Le baptême du feu, terrible, aura lieu le 14 au col de Sainte-Marie, où l’auteur est pris dans la tourmente d’un déluge d’artillerie qui fera ses premiers tués et blessés. Le régiment toutefois peu de jours plus tard à Sainte-Marie-aux-Mines, libre de l’ennemi qui a retraité devant les troupes françaises. Deux jours d’accalmie précèdent vite un reflux allemand, contenu, mais qui va porter le régiment vers d’autres cimes vosgiennes par Provenchères-sur-Fave et le col de Saales dans la vallée de la Bruche. Le 22 août, Delabeye reçoit l’ordre de retraite sur le massif du Donon, entre les cols du Hantz et de Prayé. La 27e division toute entière recule et descend lentement la vallée du Rabodeau et Delabeye fait halte à La Petite-Raon. Cette retraite se poursuit alors que s’engage le 25 août la bataille de la Meurthe. A cette date, il gravit le massif de la Haute-Pierre au dessus de Moyenmoutier et regarde sans agir la bataille de Saint-Blaise qui coûtera la vie à de nombreux cadres et soldats du 140e. La retraite se poursuit le long de la Meurthe, traversée près de La Hollande et qu’il faut mettre en état de défense. Nous sommes le 27 août et dans l’action, le caporal est nommé sergent et le bataillon rejoint Saint-Michel-sur-Meurthe qui va très bientôt être la cible de l’artillerie ennemie. La 28e D.I. se situe elle vers Saint-Dié quand va s’engager la bataille de « la Combe de Nompatelize » et que la compagnie de Delabeye ne compte plus que 148 fusils sur 232 embarqués à Grenoble. « Je croyais entendre le glas sonner au clocher des villages de ceux qui gisaient là… » (page 130). Cette défense de Saint-Michel, le sergent y participe à sa manière, par une fuite éperdue sous le feu de l’ennemi qui presse et qui le suit jusqu’au massif de la Mortagne, vers la Croix Idoux. « Engourdis, courbaturés, épuisés par la dure épreuve, les anciens roulent plutôt qu’ils ne marchent… » Les deux divisions décimées du 14e Corps d’Armée mettent les crêtes du massif de la Mortagne en état pour l’ultime défense sur la route d’Epinal. Mais la grande bataille ne survient pas, l’ennemi a décroché au cours de la nuit du 9 au 10 septembre. Les Français peuvent souffler et parcourir à nouveau le terrain laissé libre par un ennemi que l’on croit en retraite, vision d’un champ de bataille d’après l’Apocalypse. Delabeye découvre alors que toutes les divisions ont été durement éprouvées et que le 21e Corps a subi d’énormes pertes dans le massif de la Chipotte. Pourtant, toute la 1ère Armée sort victorieuse d’avoir soutenu et résisté aux coups de butoirs allemands dans ces journées terribles. A 15 heures le 11 septembre 1914, le 2e bataillon du 140e R.I. s’engage dans la vallée du Rabodeau en reconnaissance vers Senones. Il découvre que l’ennemi ne s’y est pas installé et rebrousse chemin, faute de combat. Le régiment fait alors une pause, laissant l’ennemi souffler comme lui-même. Delabeye fait alors le constat douloureux du petit nombre des officiers restants après la tuerie. Le bilan, tragique, est de 19 officiers tués, 12 blessés, 4 disparus soit 35 sur 58 et 1 500 hommes sur 3 400 arrivés de Grenoble ont été mis hors de combat. Il découvre également que depuis 6 jours s’est engagée, de Paris à Verdun, une formidable rencontre qui tourne actuellement à l’avantage des Français mais qui révèle que les Allemands ont été à Meaux et Châlons-sur-Marne, « dans les plaines de France« . L’ordre de bataille qui vient d’être signifié par le colonel rappelle notre caporal à la dure réalité. L’ennemi doit être rejeté au-delà des Vosges et la bataille annoncée pour le lendemain risque de proroger l’hécatombe. Mais en même temps que survient la nouvelle d’une future nomination au grade de sous-lieutenant de notre héros lui arrive, le 11 septembre 1914 à minuit, l’ordre de repli qui précède le départ vers l’autre bataille qui s’amorce ; la Course à la Mer.

Un ouvrage formidable à tous les points de vue et dans tous les domaines. D’abord le style, que l’auteur a voulu naturel et sans emphase. Il démontre par sa spontanéité et sa simplicité tous les aspects d’un simple combattant de première ligne parmi des millions d’autres, certes lettré, mais éloigné de toute connaissance stratégique d’ensemble. Dès lors, Delabeye regarde, non pas avec ses yeux de myope, mais avec sa petite connaissance de l’humain et son souci d’une vie qu’il tient à garder. Et dans l’ouvrage de rapporter fidèlement non seulement ses faits d’armes, bien petits dans l’immense tourmente qui l’entoure, mais aussi et surtout les détails qui peuvent paraître futiles mais qui rendent le récit si vivant et expressif que sa lecture en est  particulièrement fluide. Parfois tragi-comique, le caporal Delabeye a fourni à l’historien un des récits de souvenirs de combattants les plus attrayants et les plus vivants. L’auteur nous décrit assez précisément les lieux traversés, les combats auxquels il prend part (ou qu’il subit), les personnes qu’il côtoie (les noms ne sont pas occultés), avec une belle dévotion pour les officiers qu’il envie, et enfin les actes qu’il exécute. Ceci dans un soucis de détail qui, loin d’apporter de la lourdeur inutile, anime l’ouvrage. Ainsi, il est possible de suivre Delabeye chronologiquement et géographiquement de manière précise, ce qui permet de vérifier et de confronter cette richesse de renseignements avec les autres textes existant sur le même sujet. Sans conteste, l’ouvrage de Delabeye est une référence première dans le témoignage sur les opérations de la 1ère armée dans la Haute Meurthe. Sa qualité exclut de surcroît les clichés habituels repris par les mauvais témoins qui allèguent les cruautés allemandes achevant les blessés, les espions de tous poils et les milliers de morts qui tapissent les champs de batailles. Même si ces sentiments et ces craintes sont réels chez le combattant d’août-septembre 1914 et que Delabeye en fait une allusion rapide (voir page 274 pour les habitants d’Etival) à la fin de l’ouvrage.

Sur les enseignements à tirer dans l’étude détaillée des combats et des faits de guerre du 140e R.I., Avant la ligne Maginot fait également référence en ce domaine par la relative précision des dates (sans être toutefois un carnet de route) voire des heures et l’excellente précision des lieux parcourus. Une multitude très riche de renseignements d’ensemble ou de détails sont donc à puiser de ces pages. Ainsi la mention d’une notice pour la distribution de pain et de café aux premiers prisonniers allemands, ceci pour tuer les légendes des prisonniers maltraités (page 125). Enfin, la présentation, classée en parties (mobilisation – concentration, baptême du feu – combats en Alsace, repli – bataille d’arrêt sur la Meurthe – repli de l’armée allemande) divisées en 32 chapitres courts (4 pages en moyenne) rend la lecture rapide et claire. L’ouvrage n’est pas illustré (sauf le portrait de l’auteur) ni doté d’une table des matières. Toutefois, le recadrage des évènements par les dates oblige le lecteur à suivre le texte de très près, les faits décrits étant souvent à prendre dans une continuité temporelle longue (plusieurs jours décrits heure par heure) et ininterrompue. Aucun flou ni imprécision préjudiciables n’ont été décelés sauf l’affaire du général Stenger, appelé Stanger, placée anachroniquement le 12 août 1914.

Avant la ligne Maginot est donc à classer dans le panel très restreint des ouvrages dont l’utilisation pour l’étude est indispensable tant les enseignements sont à retirer dans l’ensemble de cet ouvrage qui offre un témoignage de tout premier ordre sur les opérations d’Alsace et la bataille de la Haute Meurthe.

4. Autres informations

L’ouvrage est à rapprocher de Franck Roux, Ma campagne d’Alsace-Lorraine. 1914. (Les sapins rouges). Lacour-Redividia (Nîmes), 1997, 47 pages, qui fournit les déplacements et des caractéristiques similaires, bien que nettement plus sommaires, dans la description du 52ème R.I., régiment frère du 140ème en août et septembre 1914.

Delabeye est revenu après guerre sur les lieux de ses combats de la Meurthe et a fait poser une plaque commémorative sous le porche de l’église de Saint-Michel-sur-Meurthe, elle porte les inscriptions suivantes : « Le Lieutenant Delabèye a offert cette plaque en mémoire & à la gloire de ses 620 camarades du 140e Rég. d’inf. Alpine (27e division), SAVOYARDS, DAUPHINOIS, tombés au Champ d’Honneur  dans les sanglants combats du 27 Août au 7 Septembre 1914 pour la défense de Saint Michel sur Meurthe où ils ont arrêté et fixé l’invasion Allemande sur ce point. Puisse leur exemple inspirer aux générations à venir l’Amour du Sacrifice et le Culte de la PATRIE. Requiescant in pace. En frontispice du texte est placé une croix latine surmontant de deux palmes entrecroisées et l’inscription DIEU HONNEUR PATRIE. »

Page 51 : Mobilisation et habillement le 3 août 1914 (fin page 54)

57 : Louis d’or cachés dans la doublure d’une ceinture

: Scène d’habillement

60 : Les femmes et la guerre

62 : Cigares Londrès à 15 centimes

66 : Distribution, avant le départ de manchons bleus pour couvrir le képi rouge, rabat des capotes, abandon des tuniques des officiers qui revêtent des capotes de troupe avec cousus leurs galons

67 : Escouade = 16 hommes. 140ème R.I. est à 12 compagnies + une C.H.R. soit 3 000 hommes

commandés le 5 août 1914 par le colonel Maillot et en garnison à Grenoble depuis 1874 environ.

75 : 120 cartouches forment la dotation de guerre de chaque soldat

88 : Epinal, point de débarquement du 14ème C.A.

92 : Jeudi 11 août, escarmouche vers Fraize relatée par M. Demange, négociant en vins

97 : Delabeye relate la connaissance de l’ordre du général Stenger à la date du 12 août !

108 : Lebel et baïonnette, leurs vices

: Baptême du feu au Col de Bonhomme les 14 et 15 août

124 : Delabeye entend les premiers « boches » le 16 août

125 : Notice de distribution de pain et de café aux 1ers  prisonniers allemands, non maltraités

126 : Comparaison d’équipements

130 : « Je croyais entendre le glas sonner au clocher des villages de ceux qui gisaient là »

133 : Contraste entre les campagnards endurcis et les citadins en campagne

143 : Raccommodages nombreux dus à la mauvaise qualité du fil

148 : Histoire d’espion à la faux, mis hors de cause mais révélant la psychose de l’espionnite

163 : Delabeye fait feu « à magasin ouvert »

169 : Le 22 août, en arrière du château de Salm, tirs sur un avion

171 : Etat-Major à la Haute Loge, en pleine forêt, près de La Chatte Pendue

172 : Travaux du génie et organisation de la tranchée par abattis

173 : Enrayages des Lebels

175 : Description des Hautes Chaumes, de la Chatte Pendue. Considérations sur l’intérêt du site. Combat du col de Salm tuant 2 officiers sur une compagnie (peut-être du 3ème bataillon). Temps mauvais.

: Végétation. Guerre d’embuscade avec chiffres. Tirs sur officiers

176 : Blanches Roches et signal en bois abattu. Panorama topographique et situation. Menu du soir

177 : Vu d’ennemis sur la route forestière du Donon à Prayé et engagement contre une batterie attelée puis contre une section d’infanterie (fin 181)

188 : La Petite-Raon

192 : Avoine grillée dans les chaussures pour les faire sécher

193 : Lebels graissés au lard non salé

194 : Pertes du régiment

198 : Senones en exode

199 : Téléphone toujours en fonction

204 : Limogeage du « vieux colonel »

205 : Moyenmoutier et la Haute-Pierre

210 : La Voivre

215 : Général Blazer

225 : Topographie alentours de Saint-Michel-sur-Meurthe

226 : Pertes et situations

246 : Creusement d’une tranchée aux baraques

247 : Aspect des combattants

262 : Commandement

263 : Chaussures enduites de lard et massées avec la crosse du fusil

: Pertes à la section Delabeye : 14 hommes sur 38

264 : Pertes à la compagnie : 47 tués

271 : Tableau du front après la retraite allemande

273 : Nouveau tableau plus détaillé

274 : Les stivaliens auraient masqué les troupes sous le feu. Fait rapporté.

274 : Retour vers Ravines

275 : A Moyenmoutier en attente

: Quatre Saint-Cyriens dans le régiment avant le départ

276 : Pertes au régiment de 3 400 hommes au départ : 35 officiers sur 58 et 1 500 hommes sur 3 400

278 : Evacuation vers Denipaire et remplacement du régiment par le 21ème C.A.

Yann Prouillet, juillet 2008

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One thought on “Delabeye, Benoît (1888-1962)”

  1. Bonjour,

    ayant découvert la possibilité de consulter les journaux de marche des régiments, j’ai recherché ce qu’il était advenu de mon grand père Léon Pierre Lallemand, né à La Tronche, Isère, en 1883.
    J’ai donc découvert sur le JMO du 141ème RI que Benoit Delabeye avait été promu sous lieutenant en remplacement du sous lieutenant Lallemand disparu, ce dernier tout récemment promu avant sa disparition. Mon grand père n’avait été que blessé et récupéré par les allemands, soigné à Interlaken puis envoyé au camp de Soltau où il avait monté une compagnie de théâtre. Il est revenu par la suite à La Tronche où il est décédé en 1959.

    Bien sur depuis cette découverte, je cherche à me procurer le livre de Benoit Labeye.

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