Mercier, René (1867-1945)

1. Le témoin

Victor Mercier, dit René Mercier, est né le 31 juillet 1867 à Durban-Corbières (Aude) d’un père maréchal-ferrant et petit propriétaire et de Rosalie Berot, sans profession. Après une licence en droit, il entre en 1892 à La Dépêche de Toulouse, le grand quotidien radical des frères Sarraut, qui avaient été ses compagnons d’études. Il met en place le bureau de Perpignan puis est appelé à Toulouse pour devenir le secrétaire général de La Dépêche. Le 1er avril 1911, il devient rédacteur en chef de L’Est Républicain (fondé en 1889) à Nancy jusqu’en 1940, date à laquelle L’Est se saborda. Républicain, libéral, partisan de l’Union Sacrée, il va contribuer pendant la Grande Guerre à maintenir le moral de la population Nancéienne. Il signe bien entendu de nombreux articles sous son nom et sous le pseudonyme de Jean Durban (du nom de son village de naissance) mais aussi deux ouvrages sur sa ville en guerre ; Nancy sauvée. Journal d’un bourgeois de Nancy et Nancy bombardée. Journal d’un bourgeois de Nancy. Il meurt en 1945 alors qu’il cherchait à reprendre la direction de l’Est Républicain après la Libération. Son état-civil ne portant pas de mentions marginales, ses date et lieu de décès n’ont pas été déterminés. (Merci à Gilles Grivel, spécialiste de René Mercier, pour ses compléments biographiques).

2. Le témoignage

Mercier, René, Nancy sauvée. Journal d’un bourgeois de Nancy, Paris, Berger-Levrault, 1917, 263 pages.

René Mercier, rédacteur en chef de L’Est Républicain, revient à Nancy d’un séjour à Dinard le 28 juillet 1914. Ayant laissé en Bretagne sa femme et sa fille, il entreprend une correspondance journalière dans laquelle il rapporte ses actions et ses sentiments, brossant des tableaux d’ambiance de la capitale lorraine. Ses proches revenus à Nancy, il poursuit sa correspondance avec un ami. Ses lettres couvrent ainsi la période du 28 juillet au 12 septembre 1914, qu’il regroupe sous trois chapitres : La guerre enthousiaste (28 juillet – 9 août), les jours noirs (10-26 août), Nancy sauvée (17 août – 12 septembre). Il présente également quelques lettres reçues de Falaise, Paris et Bordeaux.

3. Résumé et analyse

René Mercier annonce d’emblée dans le titre le statut de son ouvrage, comme le journal d’un bourgeois de Nancy. Il s’agit en fait de la publication d’une lettre journalière qui lui permet de témoigner des heures tour à tour enthousiastes, sombres, tragiques et de délivrance dans une Nancy menacée par la bataille des frontières de l’été 1914. Son statut de directeur du plus grand journal de Lorraine, qui lui confère un rôle central dans l’information régionale mais également quelques privilèges relationnels (son ouvrage est préfacé par le préfet « de guerre » Léon Mirman), en font un témoin privilégié. Le caractère épistolier de son témoignage l’éloigne d’une retranscription purement journalistique, soumise à la censure et au bourrage de crâne dont il a conscience au sein de son journal. Il y souscrit parfois toutefois (page 64) mais reste lucide comme le démontre un échange sur le poncif de l’obus allemand n’éclatant pas (page 133). Dès lors, plusieurs tableaux et nombre de ses constatations participent à une vision non tronquée de l’ambiance Nancéienne pendant la bataille des frontières, jusqu’à la victoire de la Marne.

Mercier décrit ainsi dès le 28 juillet les premiers problèmes économiques ; disparition rapide de la monnaie : « Les épiciers ne prennent plus les billets de banque » (page 4), « les commerçants n’ont plus de monnaie. Les particuliers ne peuvent rien acheter, car ils arrivent avec des billets qu’on n’échange pas. (…) Les banques sont assiégées » (29 juillet, page 6), même si « cependant il est arrivé à la Banque de France deux wagons de pièces de cinq francs. Tout cela va être englouti et disparaîtra pour longtemps » (29 juillet, page 7). L’émotion de Nancy est palpable et Mercier en témoigne à plusieurs reprises : « La ville est en proie à un énervement cruel » (29 juillet, page 6) qui va baisser au fil des heures : « On paraît moins énervé que ces jours derniers » (31 juillet, page 17). Elle fait place à la résolution : « Pas un cri devant l’affiche » (1er août, page 25), même si des rumeurs  bruissent, que l’autorité préfectorale prescrit de garder les champs de pommes de terre (page 5) et que la population souscrit aussi à l’espionnite (pages 114, 219), souvent irrationnelle quand une personne est arrêtée pour ce motif car elle « porte des lorgnons à monture d’or, et une moustache blonde et des lunettes à monture d’or » (pages 224-225). En fait, la ville ne subira pas de pénurie et les maraîchers sont obligés de brader leurs légumes (7 août, page 61). Nancy est plus calme que Paris selon une lettre reçue : « Paris bout. Les magasins aux noms en er affichent sur leurs vitres une attestation du maire de l’arrondissement pour éviter qu’on ne leur fasse subir le sort des brasseries, hôtels, maisons de commission qui, en maint quartier, ont été rudement secoués (5 août, page 43). On retrouve ces sentiments antiallemands avec la rumeur que Mercier rapporte sur les publicité pour le bouillon Kub : « Vous rappelez-vous l’horrible badigeonnage de la grande maison qui est au bout du pont de Mon-Désert, où, en lettres énormes et rouges, se détachait le mot Kub ? Cette publicité, qui salissait presque toutes les maisons aux abords des ponts de Nancy, indiquait des points de repères aux aéroplanes allemands qui auraient pu ainsi, en connaissance de cause, faire sauter les voies. Il en était ainsi dans toutes les villes frontières et à Paris. J’ignore comment notre service de renseignement a connu cette destination mais, mais il l’a connue, et vivement il a fait passer au goudron toutes ces dangereuses réclames » (5 août, pages 54-55). Le 30 juillet, René Mercier effectue une visite à la frontière et constate des mesures réciproques pour sa fermeture : barrage des ponts, étêtage « dans la forêt des arbres qui pourraient gêner le tir de l’artillerie » (page 12). On recense les étrangers, Italiens en majorité, qu’on invite à quitter la France ou au moins la Lorraine (page 30) et on accueille les premiers prisonniers allemands « sans cris, sans injures, curieusement. On les regarde et on se tait. On rend honneur au courage malheureux » (8 août, page 66). Mercier cède-t-il à l’angélisme ? Probablement quand il affirme : « On ne sait plus ce qu’est la méchanceté. Les yeux ne reflètent que des sentiments très purs et très hauts. C’est une humanité régénérée, comme un peuple divin » (12 août, page 94). D’ailleurs ce sentiment change quelques jours plus tard : « On commence à avoir pour les prisonniers allemands un peu moins, beaucoup moins de sympathie apitoyée » (17 août, page 121). Il souscrit aussi à la fascination de la guerre, certes par la procuration d’un Nancéien blessé qui « fait un récit extrêmement coloré de la bataille, sans aucune prétention, comme quelqu’un qui, ayant assisté à un spectacle passionnant, le raconte avec tout le feu de son admiration » (page 120).

Mercier témoigne également de quelques incidents, tels ce territorial devenu fou et assassin (page 61), la mort de Fortuné Pouget, qu’il signale comme « le premier soldat français tué par l’ennemi » de la Grande Guerre au signal de Vittonville le 4 août 1914 (page 62). Il évoque les difficultés de communication ; télégraphie privée suspendue, réseau électrique, télégraphique, téléphonique placés sous l’autorité militaire (13 août, pages 99-100) et la circulation interdite des véhicules de la Croix rouge sauf à former « un convoi précédé d’un militaire portant un pli rouge » (2 septembre, page 214). Mercier évoque ainsi les abus de circulation automobile comme ceux constatés dans le port des brassards : « Au début de la guerre, il fallait être vraiment abandonné des dieux et méprisé des hommes pour n’avoir point au moins un brassard à épingler sur la manche. Un homme sans brassard était considéré comme le dernier des derniers » (page 215).

La guerre aux portes de Nancy modifie l’ambiance du témoignage ; Mercier constate l’exode des populations (24 août, page 171), subit la censure de son journal (page 172) et retranscrit les rappels préfectoraux d’interdiction aux civils de tirer sur l’ennemi et de prendre part aux combats, messages qui glacent la population (pages 187-188) et d’éclairer les fenêtres (pages 215-216), surtout que les premières bombes d’avion tombent sur la ville le 4 septembre (page 220), laissant place le 10 au bombardement par canons (page 239). Mercier écrit à ce propos d’ailleurs : « Nancy (…) a vraiment l’air d’avoir reçu non pas deux bombes, mais plutôt une décoration de guerre » (page 222) et plus loin : « Il se dégage ce sentiment de fierté assez curieux que l’on est flatté d’avoir subi un bombardement. Tout le monde ne peut pas en dire autant. Nous, civils, nous savons maintenant un peu, – pas beaucoup, un peu, – ce qu’est la guerre. On a vu quelque chose et on a couru un danger. On est content d’avoir vu et de n’en être pas mort » (page 253). Il évoque enfin une « panique dominicale qui est d’une surprenante régularité », allégation non rencontrée par ailleurs dans les témoignages civils (30 août, page 207).

René Mercier a également publié Nancy Bombardée. Journal d’un bourgeois de Nancy. Berger-Levrault, 1918, 246 pages.

Yann Prouillet, CRID 14-18, mars 2012

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