Allain-Launay, Edmond (1878-1924)

1. Le témoin
Quelques-uns de ses ancêtres étaient saint-simoniens. Le passage par Polytechnique était une tradition dans la famille. Lors de la naissance d’Edmond, à Paris, le 12 décembre 1878, son père exerçait de hautes responsabilités dans la comptabilité de l’Exposition universelle. Edmond entre à Polytechnique en 1898 et se révèle un défenseur de l’innocence de Dreyfus. Il se spécialise en électricité et devient ingénieur à la Compagnie d’Orléans puis à la Compagnie générale du gaz. De 1907 à 1914, il participe à la création de centrales électriques en Roumanie, en Grèce et en Belgique. Lors de la mobilisation, marié, il a quatre enfants. Très catholique, il accorde beaucoup de place dans ses carnets à la retraite pascale, à l’action de la Providence, à la présence d’un crucifix sur sa table de travail. Officier de réserve (lieutenant puis capitaine) dans une unité d’artillerie, il trouve qu’on a trop compté sur le 75. Son frère Yves, aviateur, trouve la mort en 1916. Edmond survit et reprend ses activités d’ingénieur. Il meurt à Paris en 1924 d’une crise cardiaque.
2. Le témoignage
La famille a conservé seulement deux de ses carnets, l’un du 1er décembre 1915 au 9 mars 1916, l’autre du 10 mars au 8 avril 1916, ainsi que quelques feuilles volantes (jusqu’au 16 juillet 1916) confiées à sa femme venue le voir près du front. Une copie a été déposée au Service historique de la Défense (cote 2011PA60-32). La bataille qui occupe le plus de place est celle de Verdun.
3. Analyse
Le contraste est fort, dans ses notes, entre les périodes de combat où il réagit comme un technicien, comptant le nombre de coups tirés, annonçant les types de tirs, attitude fréquente chez les artilleurs, et les repos où on retrouve les mesquineries de la vie de garnison qu’il ne supporte pas, et où il s’accroche avec d’autres officiers, surtout de l’active. Il écrit ainsi, le 27 mars 1916 : « Mon moral est assez mauvais. Je suis las de cette guerre. Vingt mois de suite c’est vraiment beaucoup d’autant qu’après avoir été très soutenu par quelques compliments et avoir fourni un effort considérable nous sentons maintenant très nettement que nous autres officiers de réserve ne serons jamais que des officiers de complément et que tous les honneurs doivent revenir aux officiers d’active. » Il décrit aussi (1er juillet 1916) un commandant qui installe son PC le plus loin possible des batteries parce qu’il « a réellement la phobie du coup de canon ». Mais, le 12 juillet : « Je veux noter que le général Humbert, au cours de sa visite, m’a chaleureusement félicité du petit nombre de pertes qu’a subies ma batterie depuis que je la commande, et m’en a attribué le mérite. Je vous félicite, m’a-t-il dit, d’avoir su ménager votre personnel et d’avoir su l’abriter et le protéger. Signe des temps. Autrefois, et pour beaucoup maintenant encore, toutes les récompenses, les honneurs et les décorations allaient à ceux qui avaient eu le plus de pertes, qu’ils aient ou non bien rempli leur mission. On commence à comprendre – et des encouragements comme celui du général Humbert sont précieux – que le devoir consiste à remplir sa mission avec le minimum de pertes possible. Nous sommes comptables de la vie de nos hommes et nous ne devons pas acheter une gloire vaine au prix du sacrifice de leurs vies. Un directeur d’usine qui ferait inutilement massacrer son personnel et ses machines ne trouverait rapidement plus d’employeur, et est réputé mauvais ouvrier celui qui casse tous ses outils. »
En pleine bataille de Verdun, au moment où les unités fondent dans la fournaise, le capitaine Allain-Launay conclut : « Cette guerre est abominable. »
Rémy Cazals

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