Durrleman, Freddy (1881-1944)

1. Le témoin
Fils de pasteur, pasteur lui-même, père de pasteur, Freddy Durrleman appartient à une importante dynastie protestante. Il a été en poste à Roubaix avant la guerre et il y a découvert la nécessité d’évangéliser les populations ouvrières. Il est mobilisé en août 1914 comme infirmier dans un hôpital à l’arrière. En décembre 1915, il devient aumônier sur navire-hôpital en Méditerranée, d’abord le France IV, puis, en février 1916 sur le Duguay-Trouin. Il est marié, avec trois enfants. Après la guerre, il devient l’animateur d’une maison d’édition protestante, La Cause, qui existe toujours et qui a publié son témoignage de guerre en 2014.
2. Le témoignage
Pasteur Freddy Durrleman, Lettres d’un aumônier sur un navire-hôpital, Armée d’Orient (1915-1918), Préface de Patrick Cabanel, Editions La Cause, 2014, 230 p. (illustrations, index des noms de personnes).
Il est constitué par les lettres à son épouse de décembre 1915 à décembre 1918, extraits choisis par son fils Christophe, lui-même pasteur. Quelques petits problèmes de transcription. Le livre est illustré de photos prises en Orient par Eva Durrleman (1891-1993), jeune sœur de Freddy, infirmière (scènes de soins, vues de Salonique, mariage du général Sarrail, etc.).
3. Analyse
Le cadre géographique est la Méditerranée avec ses ports (Toulon, Bizerte, Salonique), ses îles, ses villes sinistrées (on voit encore les dégâts du tremblement de terre de Messine de 1908 ; on assiste à l’incendie qui détruit le centre de Thessalonique en 1917). Chrétien, érudit, le pasteur est sensible aux lieux où est passé Saint-Paul, où il a prêché ; lui-même utilise largement les lettres de Saint-Paul aux Thessaloniciens. Il sert de guide dans des excursions dans la ville grecque, dans l’Hippone de Saint-Augustin, et à Constantinople après l’armistice.
Le danger est représenté par les sous-marins ennemis qui, semble-t-il, ne torpillent pas les navires-hôpitaux ; par contre, ceux-ci peuvent heurter des mines. De nombreux autres bateaux sont coulés, transportant des troupes, des marchandises et le courrier tant attendu. Le 23 janvier 1918, il écrit : « Vraiment Dieu conduit la vie de ses enfants ! Que de sujets de reconnaissance n’avons-nous pas en ce moment ! Il est dur d’être séparés mais qui aurait pensé que Dieu me mettrait ainsi à l’écart pendant 3 années, me donnant cette occasion unique au milieu de ma vie de refaire en quelque mesure mes études et de pouvoir faire une vraie retraite spirituelle ! » Il est vrai que, pendant ces trois ans, et même quatre, des gens comme Louis Barthas, de 2 ans plus âgé que notre pasteur, étaient aux tranchées. Freddy Durrleman n’utilise jamais le mot « embusqué ». Il lit énormément, il écrit. Il a à son service Alexandre, son ordonnance, son premier converti.
Car le sujet essentiel traité dans ces lettres est le prosélytisme. Le préfacier le dit nettement, mais on reste malgré tout surpris de cet engagement incessant et massif (« Il nous faut une propagande intelligente et constante », écrit-il le 22 novembre 1916). Cela commence par une description du milieu très hostile que représentent les officiers d’une marine cléricale, antirépublicaine, antidreyfusarde, n’ayant que mépris pour les matelots et pour les indigènes des colonies où ils ont fait la noce dans leur jeunesse. Cela va très loin puisque, dans une conversation, il entend « dire que l’on devrait faire tuer sur le front tous les indigènes venus en France pour la guerre car ils seront désormais intenables rentrés chez eux et n’auront plus le respect des blancs » (p. 120). Le pasteur protestant remarque la très forte proportion de prêtres catholiques parmi les infirmiers (voir aussi la notice du docteur Martin). Les aumôniers catholiques sont incultes, portés sur l’alcool ; ils prêchent que cette guerre est « la vengeance de Dieu contre la France » qui s’est détournée de lui (p. 102). La religion de ces gens-là est un « pagano-christianisme » ; ils ont construit un « Dieu bonasse et sans grandeur, sans moralité  ». En Grèce, il constate que la religion orthodoxe ne vaut guère mieux, pleine de superstitions et de grossièreté. Quant à l’islam, il fait des femmes des esclaves des hommes.
Sur le bateau, il ne cesse de lutter contre l’alcoolisme et la débauche ; à plusieurs reprises, il jette des livres par-dessus bord, « de vilains livres de crimes et de débauche » dont il ne donne pas la liste. Même « ces beaux chefs-d’œuvre de Lamartine, Le Lac, etc., sortent d’une source impure, de liaisons illégitimes et de l’adultère ». Le livre fourmille de thèmes de sermons et de conférences que nous ne reprendrons pas ici. Il est très fier de leur succès qui fait de l’ombre à la messe. Mais est-il si loin du thème de la « vengeance de Dieu » des catholiques lorsqu’il écrit (6 avril 1916) : « Au-delà de quel désastre irréparable allons-nous si cette terrible catastrophe ne porte pas des fruits de repentance ? » Pour préparer l’avenir, il prépare des brochures d’évangélisation, il fait des projets de livres qu’il commence à écrire, il jette les bases de la maison d’édition La Cause.
Un thème revient de temps à autre dans son courrier, c’est son admiration pour Jean Jaurès après lecture des ouvrages de Lucien Lévy-Bruhl et de Charles Rappoport. Le 9 septembre 1916, il écrit : « Certainement une belle personnalité que cet homme. Quel dommage qu’il n’ait pas connu directement, personnellement Jésus-Christ. J’ai l’intention de préparer une petite étude qui pourrait peut-être servir un jour à la Revue du Christianisme Social sur Jaurès et la personnalité humaine, étude qui me permettrait de dire à la fois tout ce qui rapproche Jaurès du christianisme et ce qui l’en sépare. »
Voir la notice Madrènes : un marin catholique militant.

Rémy Cazals, juillet 2014

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