1. Le témoin
Joseph Le Segretain du Patis, né à Laval en 1876, est en 1914 agent d’assurances à Fougères. Mobilisé au 25e RIT, il sert en Artois durant une longue période (octobre 1914 à février 1916), puis passe par Verdun, l’Aisne, l’Oise ou l’Allemagne à fin de 1918. En 1914, il exécute de durs travaux en 1ère ligne, puis passe planton et fait des liaisons ; rattaché ensuite à une section de commis et ouvriers militaires d’administration en avril 1915, il passe caporal puis sergent-fourrier, en s’occupant notamment de coopératives de soldats et de comptabilité (Intendance de Corps d’Armée). Il est démobilisé en janvier 1919.
2. Le témoignage
Gurloës Le Segretain du Patis a fait paraître « Les carnets d’un poilu 1914 – 1919, écrire la guerre », rédigés par son père Joseph Le Segretain du Patis, aux éditions LBM (2014, 463 pages denses). Ces dix-huit carnets manuscrits intégralement retranscrits grâce à une coopération familiale contiennent des notations variées et quasi-journalières, de la mobilisation à l’été 1917 (1er au 10e cahier), puis beaucoup plus espacées jusqu’à la démobilisation (11e au 13e). Les quatre derniers cahiers (14e au 18e) regroupent en annexe des documents épars, de nature très variée : extraits de rapports, copies d’ordres, de citations, ou des anecdotes, des blagues ou des chansons recopiées.
3. Analyse
Ces carnets ne sont pas d’une lecture suivie aisée, car s’ils fourmillent de notations variées, celles-ci sont enchevêtrées, sans transitions, surgissant au fil de la rédaction journalière. On trouve:
– des choses vues, des remarques sur les missions et leur difficulté, le temps qu’il fait, l’intensité du bombardement, des portraits parfois critiques de supérieurs ;
– des remarques personnelles sur sa santé, la nourriture, l’état du moral dans la troupe ou à Fougères ;
– des considérations sur la politique nationale, sur l’évolution de la guerre au niveau international, découlant de la lecture de la presse ;
Ces intéressants carnets sont donc assez riches et on suivra tout à fait Erwan Le Gall [Envor Le Gall Le Segretain] qui souligne l’intérêt historique du recueil.
Le front d’Artois
Joseph Le Segretain reste un an et quatre mois à Bully-les-Mines, puis à Camblain et Aubigny, derrière Souchez et Carency. Outre les lignes, ses déplacements (liaisons) lui permettent de décrire la vie à l’arrière dans les villages des échelons ; passé ensuite aux écritures, il reste lié à ses camarades qui continuent travailler en ligne, ce qui lui permet de continuer à décrire les événements et l’ambiance de l’avant. Il évoque par exemple la sortie des boyaux (Liévin – Bully) lors des attaques de décembre 1914 (p. 32, avec autorisation de citation) « Les hommes ont dans certains endroits de la boue jusqu’au genou, l’énervement et la fatigue sont extrêmes et les jeunes du 17e font pitié. Où sont leurs mères ? Où sont nos femmes ? Heureusement elles ne sont pas là, elles souffriraient trop. » (…) « Le soir le 17e est enfin relevé, la vue de ces jeunes boueux et loqueteux arrache les larmes… » Lors des phases offensives de mai-juin et septembre 1915, il produit une description remarquable des corvées éreintantes des territoriaux sous le bombardement (16 juin 1915, p. 101) : « Une corvée de cartouches du 25e, ils sont très chargés. Chacun 1000 cartouches, ajoutez à cette cohue, un défilé de blessés ou de prisonniers et jugez. Si on commande avancez, reculez, laissez passer, il n’y a rien à faire aussi n’arrive-t-on à la parallèle de Carency que vers 6 h (…) il y a des difficultés incroyables et insurmontables pour le service sanitaire, on ne peut passer de brancard par le boyau avec cette cohue (…) À gauche, c’est un mort par trop déchiqueté, qui n’a pu aller plus loin ! Spectacle impressionnant également, c’est un Français grièvement blessé dont le visage est livide et qui est traîné par 2 camarades, le pauvre gémit, il ne veut plus avancer, et préfère mourir sur place, il faut qu’on le harcèle pour lui faire faire la route pas à pas (…) ici on marche sur un cadavre français, là c’est un Boche qui râle, complètement abandonné et qui dit « Kamarade». On se perd, on se retrouve et nous voilà à la route de Béthune bien marmitée, on la longe au pas de course (…) on cherche le lieu de travail [pour la corvée demandée], mais le jour paraît il faut s’en retourner. » Il mentionne ailleurs deux parades d’exécution capitale (quatre fusillés au total), en n’assistant qu’à la première (23 novembre 1914, p. 26 et 25 mars 1915, p. 65).
Les conditions météorologiques épouvantables dans la tranchée (pluies ininterrompues) à l’automne 1915 sont soulignées (p. 162) : « Le 28 octobre, journée lamentable de vent et de pluie, c’est désolant, pauvres camarades de la 1ère ligne, on a du mal à croire que l’hiver dernier nous avons vécu cette vie ! Les hommes marchent quand même, notre compagnie endosse la corvée des morts en 1ère ligne, c’est très dangereux car il faut aller sur la plaine et les balles sifflent, les troupes d’active ne mettent guère d’empressement, les chefs admirent le 25e [RIT], et c’est très répugnant. 50 corps ou débris ont été arrachés des fils de fer, corps affreux et décomposés : il faut avoir le cœur solide !» La pluie continue en novembre, et dans ces tranchées transformées en mares, des fraternisations maintenant bien documentées se produisent en décembre, ce sont ses camarades qui les lui racontent (11 décembre, p. 179) : « les boyaux sont intenables chez nous et chez les Boches » (…) « Français et Boches montent sur la plaine et se parlent, on s’offre du tabac, etc… » Le 19 décembre 1915, il réévoque ces faits qu’il désapprouve (p. 184) : « Les copains me racontent sur leur service des choses stupéfiantes… (…) Il est convenu qu’on ne tire pas les uns sur les autres, les relèves se font dans la plaine sans incident, les Boches offrent des cigares, les Français du pain. (…) C’est un état d’esprit regrettable contre lequel on ne peut guère lutter. Qu’ils s’en aillent donc, ces sales Boches !! »
Un catholique conservateur
Pratiquant régulier, notre territorial signale souvent les offices auxquels il assiste, et il peut parfois aller au salut en fin de journée; à la fin de la guerre, le seul trait positif qu’il concède à l’Allemagne [ici Sud catholique] est le bon niveau de sa pratique religieuse (décembre 1918, p. 371) « Je crois qu’en Bochie les catholiques sont plus dévots et plus sincères qu’en France, ils assistent avec plus de respect aux offices. »
Sur le plan politique, Joseph Le Sergretain du Patis allie patriotisme et positions conservatrices, il est méfiant par rapport à la souveraineté populaire (p. 89) : « Je croyais que Fougères avait le monopole des [citoyens] inconscients, malheureusement c’est commun. Combien ne pensent qu’à boire, s’exposent à des punitions des plus sévères, bêtement, font et raisonnent en brutes, abusent de la bonté du commandant de compagnie, c’est démontant et ce sont des électeurs ! » Il défend par ailleurs de manière récurrente l’engagement patriotique de la noblesse ou du clergé à des postes exposés (p. 191) : «On ne dira pas qu’il n’y a que les petits et les ouvriers à payer la dette du sang, il y a les curés, il y a les nobles et j’en connais : le pauvre Gontran, Raoul de Coquereaumont, 2 de Montferré, Armand Fraval, Antoine Ayrault et combien d’autres ! » ou p. 221 « Au 226, 7e escouade, il y a un prêtre-soldat qui fait le service le plus dangereux : la liaison !! Et, allez donc, feuilles anticléricales ! » Le ton est en général modéré – il écrit sans haine, sauf celle des Allemands – mais c’est une culture monarchiste qui domine (p. 252) : « Le 14, la fête nationale enthousiasme certains camarades, c’est que le mess est abondant, le litre de vin rouge, le quart de champagne, les biscuits, le bœuf, le veau, le jambon, la salade. J’avoue que cela ne me fait pas aimer davantage la Marianne. » Il note à plusieurs reprises, lors des conversations politiques avec ses camarades, être minoritaire dans ses convictions (juillet 1916, p. 251, avec un groupe) : « Si je discute cela, je me fais agonir ! » ou (mai 1917, p. 328) « Mes camarades s’étaient réjouis de la révolution russe, moi je la déplorais, ils ne veulent pas voir que la masse ne sait pas se diriger (…) ».
1918
À l’été 1918, J. Le Segretain rencontre de nombreux groupes d’Américains et les décrit avec finesse (p. 357)« Ils semblent avoir un laisser aller dans leur attitude, indisciplinés, [mais]nous les voyons quotidiennement se présenter à la file indienne pour les repas, sans cris, sans bousculade, sans contrôle ; les Français ne feraient jamais cela (…). » En Allemagne, après l’Armistice, il parvient à se faire comprendre des habitants chez qui il est logé, et il leur explique à chaque fois leur culpabilité, et qu’il faudra « payer la note » ; cela peut se faire « chez de braves gens » (Saarlouis, décembre 1918, p. 367) : « Suivant ma théorie, je leur expose les torts de l’Allemagne qu’ils semblent ignorer», ou dans les brasseries avec les serveuses : « Après avoir éclairé leur boussole, je les effraie en leur parlant des noirs et en leur disant qu’il en viendra un grand nombre à Neunkirchen. »S’il admet la faim en Allemagne, (p. 368) « Réellement les Allemands claquaient du bec à un point inouï », il est constant dans sa condamnation, comme ici pendant son séjour à Wiesbaden (18 décembre 1918, p. 372) « nos proprios sont ultra-boches, j’ai eu une grande discussion avec eux jusqu’à une heure du matin ; je ne leur ai pas caché ma manière de penser. (…) Ils se plaignent amèrement du blocus qui a amené une privation extrême chez eux, pas assez, à mon avis, leur dis-je ! (…)»
La dernière richesse de ce livre qui n’en manque pas repose dans les nombreuses annexes des derniers cahiers (p. 361 à 463), des documents variés qui vont de notes officielles retranscrites, citations individuelles commentées, à des chansons recopiées, ainsi que des histoires drôles, en général grivoises. Ces documents qui semblent secondaires ont un grand intérêt ; dans le registre sérieux, on a par exemple le texte de deux courts discours prononcés sur la tombe de territoriaux lors de leur inhumation : les sources littérales de ce type sont très rares. Pour le registre léger, on a des blagues et histoires crues, goûtées semble-t-il par l’auteur, puisqu’il prend le soin de les recopier. C’est intéressant ici pour approcher l’univers « poilu », car cette culture « bidasse » (anachronisme volontaire) disparaît en général complètement dans les écrits publiés, des textes léchés qui excluent la réalité triviale de cette culture masculine du front. Mais si Joseph Le Segretain, bon chrétien et quadragénaire posé, ne semble pas insensible à cet humour carabin, il est aussi profondément choqué en évoquant les maisons closes de Toul, et sa véhémence dans l’expression du dégoût n’est pas non plus si courante dans les sources (juillet 1917, p. 254) : « il y a une affluence de troupes invraisemblables, les cafés, les hôtels regorgent, y compris la maison hospitalière de la rue de la Monnaie. On y fait queue, on entre par la porte, par la fenêtre, c’est vraiment une honte. » et (janvier 1918, p. 290) « J’avais oublié de noter les scènes ignobles d’orgie pendant le séjour à Toul [non, il en a parlé], 200 hommes s’engouffrant dans la rue de la Monnaie, attendant leur tour…».
Donc une bonne source documentaire sur la guerre des territoriaux et leur environnement, vue ici d’un point de vue particulier, et qui mérite une lecture attentive.
Vincent Suard (septembre 2026)