1. La témoin
Séraphine Pommier, célibataire et sans profession, appartient à la bourgeoisie lyonnaise, avec un frère notaire, un autre avocat et un troisième capitaine au 38e RI (tué dès le 14 août 1914). Âgée de 31 ans, elle se fait engager par l’hôpital-auxiliaire de Meximieux (Ain) en septembre 1914. Elle obtient son brevet d’infirmière en 1915 (cours et épreuve à Bourg en Bresse) puis rejoint en mai 1916 l’hôpital installé à l’école Ozanam de Lyon, et y travaille jusqu’à décembre 1918. Elle quitte alors son emploi et si on ignore ses activités après-guerre, on sait qu’elle décède précocement à 48 ans par noyade dans l’Ain en 1932.
2. Le témoignage
Jacques Pommier a confié à Patrick Rolland les 1800 pages manuscrites composant le journal de Séraphine Pommier. Ce dernier en a sélectionné la partie « Grande Guerre », transcrivant et annotant ce journal en milieu hospitalier ; il a publié l’ouvrage en 2021 aux Éditions Les Passionnés de Bouquins (352 pages). Des photographies originales (portraits de groupes à l’hôpital) permettent de voir, outre notre diariste, de nombreux blessés cités dans les écrits ; des croquis de l’autrice sont aussi reproduits dans cet ouvrage soigné.
3. Analyse
« Je sentis plus que jamais le besoin de me dévouer et de faire quelque chose »
I Meximieux septembre 1914 – février 1916
Activité à l’ambulance
Le journal de S. Pommier est une source de premier ordre, au point que Patrick Rolland signale avec justesse (p. 7) que cette publication aurait aussi bien pu être titrée « La vie quotidienne dans les hôpitaux auxiliaires des villes de l’intérieur pendant la Grande Guerre ». L’infirmière auxiliaire évoque ses fonctions, parle de ses blessés et malades, détaillant leurs traitements, ébauchant une description de leur caractère ; elle marque son affection pour certains, sa compassion pour d’autres, son antipathie aussi pour des malades qu’elle trouve désagréables ou malhonnêtes. Les difficultés du métier sont évoquées, avec les journées très lourdes, les contrariétés, la fatigue harassante. Elle signale aussi les bons moments, vécus avec ses collègues mais parfois aussi avec les soldats hospitalisés.
Les hommes accueillis sont en général des blessés légers, des opérés convalescents ou des malades ; en cas d’aggravation, ceux-ci sont transférés, et l’autrice soigne des hommes souvent en long séjour (décembre 1915, p. 135, avec autorisation de citation) : « Depuis quinze mois que l’hôpital est ouvert, si nous n’avons eu qu’un décès parmi nos malades, combien parmi ceux qui ont été soignés chez nous et sont repartis sont morts au front ? Nous en connaissons quatre d’une façon sûre (…).»
Un personnel mixte
L’ambiance est particulière à l’ambulance, car dans cette institution religieuse, à l’origine un hospice, se côtoient des religieuses, des infirmières laïques et des militaires. L’Union sacrée se fait dès les débuts (octobre 1914, p. 24) « On a essayé de partager l’autorité entre les deux parties : le laïc et le religieux. L’entente s’est faite sur la question patriotique et sociale mais combien de temps durera-t-elle ? » Séraphine Pommier est une catholique pratiquante, mais elle tient à sa liberté (mars 1915) : « Nous, les infirmières, formons un bloc d’où découle l’opposition, ce qui ne peut pas plaire à une Supérieure habituée à voir toutes ses bonnes religieuses s’incliner devant elle et accepter toutes ses décisions comme des oracles. » À Bourg en Bresse, où elle suit en octobre 1915 une formation pour passer le brevet [hôpital 203], l’ambiance est nettement plus tendue (p. 110), «Les conflits sont incessants entre les Françaises et les Suisses [des infirmières volontaires] et bien de ces petites infirmières, produits du lycée de fille et du milieu gouvernemental, n’ont ni le sérieux ni la tenue nécessaire auprès des blessés. » Notre infirmière penche politiquement « pour le diocèse», mais elle fréquente surtout des collègues volontaires qui viennent de la ville, comme sa grande amie Yvonne, et à l’occasion de son changement d’hôpital en 1916, elle signale qu’elle ne regrettera pas beaucoup les sœurs.
Les mains dans le « cambouis »
Les récits d’hôpitaux évoquent les tâches rebutantes mais nécessaires, les odeurs repoussantes, les corvées de salle… ce peut être aussi le lavage des blessés descendus du train, blocs boueux et sanglants, comme ces chasseurs qui arrivent directement du combat de Metzeral (p.82, juin 1915) « Ces soins de propreté sont loin d’être inutiles, beaucoup ne se sont pas lavés depuis fort longtemps ». Cette bonne volonté représente pour notre diariste l’aune du mérite professionnel car à Meximieux les infirmières auxiliaires font aussi un travail de filles de salle. Ces « briscardes » raillent parfois les trop délicates bourgeoises volontaires des débuts, qui ont tendance à se défiler pour éviter les tâches ingrates (16 juin 1915, p. 80) « Ce matin nous lavons le couloir des cabinets qui est archi-dégoûtant. Pour cette belle opération, Yvonne a chaussé des sabots, je me demande ce que deviendraient les beaux souliers blancs des infirmières lyonnaises si elles faisaient tous les métiers comme nous. » S. Pommier dira à la fin de la guerre qu’elle a mûri, affermi son caractère, qu’elle est devenue plus ferme et plus trempée, ayant appris – c’est aussi une bourgeoise – « à se mettre à tout. » En août 1915, elle avait croisé Madame Messimy, femme de l’ex-ministre de la Guerre, en visite à l’hôpital (p. 96), « cette dernière est bien telle qu’on me l’avait dépeinte : une poupée parisienne sans âme. Et dire qu’elle dirige paraît-il l’ambulance de l’École polytechnique, quatre cents lits ! Je ne me la représente pas bien vidant des pots de chambre. »
Notre infirmière explique que ce sont les liens humains qui permettent d’affronter ce métier difficile (Noël 1914, p. 49) « Notre rôle serait un peu ingrat s’il ne comprenait que les soins physiques et s’il n’y avait pas entre nos malades et nous un lien moral qui est notre consolation et notre raison d’être. » À la fin de 1914, elle se dit aussi heureuse que possible, et elle ne regrette pas son changement de vie.
II Ozanam (Lyon) – mai 1916 – décembre 1918
Une capacité affirmée
Séraphine Pommier trouve rapidement ses marques dans sa nouvelle affectation, elle a maintenant une bonne expérience, et son diplôme lui donne de l’autorité (1916, p 151) : « Quinze jours déjà que je suis à l’école Ozanam, il me semble que j’y suis depuis toujours. » C’est aussi un hôpital de convalescence, mais les blessés semblent plus fragiles qu’à Meximieux, les décès étant souvent liés à des maladies, typhoïde ou pneumonie (mars 1917, p. 203) : « L’hôpital traverse une mauvaise période : 3 décès en moins d’un mois, c’est effrayant. ». S. Pommier fait connaissance avec des tirailleurs arabes, un juif tunisien, des soldats de couleur, comme un Sénégalais, « non pas « chocolat » mais du plus beau noir » (p. 180). Ce blessé est bachelier et son oncle est maire de Saint-Louis du Sénégal, « Mademoiselle Clarion, son infirmière, ayant eu le malheur de parler devant lui du « nègre », il lui a fait observer qu’il est un soldat français et ne veut pas de ce qualificatif. » Notre diariste signale aussi assister à des opérations, aidant le médecin pour l’anesthésie (p. 218) : « un autre lui succède sur la table d’opération. J’ai vraiment été « infirmière » aujourd’hui et pas seulement « femme de ménage. » À noter aussi que pour toute la durée de la guerre, il n’est fait aucune mention de blessure par arme blanche.
En mission apostolique
Séraphine Pommier mentionne de manière récurrente être consternée par l’indifférence religieuse des blessés, et leur faible niveau de pratique. C’était déjà le cas à Meximieux (juillet 1915, p. 87) : «Jamais je n’ai vu autant d’hommes n’assistant pas à la messe que dans les derniers convois ; ces méridionaux surtout ignorent complètement le bon Dieu. » Ses remarques infirment la thèse du regain religieux – en tout cas pour le peuple – et elle ne comprend pas que la situation de guerre ne modifie pas cet état de fait, comme à la Toussaint de 1916 après Verdun « Quatre seulement de nos hommes ont communié. C’est fou de voir l’indifférence religieuse de ces hommes dont la vie est pourtant sans cesse exposée. » Lors de l’agonie d’un malade se pose le problème crucial des derniers sacrements. Un homme est mort deux jours auparavant (avril 1918, p. 304), « ce qui est terrible, c’est qu’il a obstinément refusé les secours religieux. (…). Voilà le résultat de l’école sans Dieu, des enfants de vingt-deux ans ne croient à rien et meurent comme des chiens ! » Notre infirmière n’est pas d’un bloc, et son prosélytisme est plus subtil que celui des sœurs: si elle ne laisse pas de traces écrites, des indices montrent qu’elle s’associe à ses collègues pour essayer ramener les malades à la foi. Elle apprend ainsi avec surprise que la famille d’un soldat qui vient de décéder (janvier 1917, p. 196) réclame un enterrement civil : « un enterrement civil sortant de l’hôpital Ozanam, ce serait du joli ! Naturellement aucune de nous n’y prendra part, les hommes qui ont fait une collecte pour offrir une couronne le suivront s’ils veulent. On avait choisi pour l’administrer le moment où sa mère n’était pas là. (…)» Si on compare ses deux comptes rendus de Pâques 1917 et 1918, il semble que cette action discrète trouve un début de résultat :
Pâques 1917 (p. 211) « Quelle misère ! Nous n’avons eu que quinze communions pour soixante hommes ! Devant ce triste résultat toutes les infirmières avaient le cafard (…)»
Pâques 1918 (p. 300) « Nos Pâques ont été très belles, bien plus belles que l’année dernière, cinquante hommes ont reçu la sainte communion, c’est la moitié de notre effectif ; ils l’ont fait bien librement. (…). Merci mon Dieu ! Nous n’aurons pas absolument perdu notre temps et notre peine si quelques hommes sont revenus à Vous grâce à leur passage dans l’hôpital. »
Certains convalescents se montrent toutefois pieux par calcul (voir A. Lecup), espérant, en se faisant bien voir, que cela retardera leur retour au front.
Les hommes du peuple
Élevée dans une famille bourgeoise lyonnaise, c’est la première fois que Séraphine échange avec des hommes de toutes conditions, des paysans, ouvriers et employés venus de toute la France. Ayant grandi avec trois frères, elle n’est pas une oie blanche, n’est pas timide, et éprouve pour beaucoup d’entre eux un sentiment de sympathie, elle aime cette sociabilité nouvelle et particulière, la bonne humeur et le bagout de certains l’amuse. Dans sa dernière page (p. 346) elle signale, en regard des heures de lassitude et de découragement, « les jours de bonne gaîté car on ne riait plus pendant la guerre que dans les hôpitaux. » Elle aime écouter les conversations de ces hommes, c’est pour elle la découverte d’une société qui agrandit son univers. Dans cette même page de conclusion, elle évoque son expérience globale de la guerre « Beaucoup d’hommes sont passés entre mes mains, sept cent soixante-deux je crois. J’ai rencontré quelques natures délicates et sympathiques dans les milieux les plus divers. » Notons toutefois que l’incompréhension demeure en politique ou ici pour les goûts culturels ; à l’occasion d’un spectacle donné pour les convalescents, (p. 170), elle évoque un comique burlesque « d’une bêtise innommable. (…) ses chansons ne sont pas inconvenantes mais idiotes… et nos hommes trouvent ça bien plus amusant que des morceaux artistiques ou patriotiques et applaudissent à tout rompre.»
Donc un témoignage de tout premier plan sur le quotidien des hôpitaux de convalescence pendant la guerre et sur le métier d’infirmière, dont on voit que le conflit accélère la professionnalisation ; c’est aussi un document à la fois attachant et d’une grande valeur historique sur le volontariat féminin :[Un malade va mieux] « C’est que je suis si bien soigné », répond-t-il à mes compliments. C’est bien rare que les malades rendent ce témoignage et reconnaissent la peine qu’on se donne pour eux. »
Vincent Suard (septembre 2026)