1. La témoin
Marguerite Cadier, fille de pasteur et originaire d’Osse-en-Aspe dans les Pyrénées-Atlantiques, se marie en 1908 avec Paul Reuss, ingénieur chez Thompson-Houston et natif de Strasbourg. À la mobilisation, le couple a deux enfants (Georges, 5 ans et Paulette, 2 ans), et en attend un troisième. Paul mobilisé au 5e RI rejoint le front au tout début de septembre 1914 et est tué le 26 septembre à la ferme du Godat (Marne). Marguerite est très proche des deux frères de Paul, qui combattent en Champagne au 35e RI : Édouard est tué le 25 septembre 1915 et Armand le lendemain 26 septembre. Le petit Jean-Paul est né le jour de la mort de son père Paul, et ses deux oncles ont été tués exactement un an après.
2. Le témoignage
Paul Reuss Jr, petit-fils de Marguerite, a publié en 2014 les Lettres à mon mari disparu (1915 – 1917) (édition L’Harmattan, 280 pages). Trois épais cahiers contenaient des lettres que Marguerite avait écrites à son époux au-delà de la mort, ainsi que la copie de la correspondance que s’étaient échangés les jeunes gens de 1908 à 1913. Contrairement à la volonté de sa mère, sa fille Paulette n’avait pas détruit ces documents et Paul Reuss Jr signale en présentation qu’il n’a pas voulu faire de sélection, de façon à ne pas risquer de trahir l’esprit des cahiers. On trouve aussi des photographies et quelques extraits de lettres envoyées par Paul à sa femme en août et septembre 1914.
3. Analyse
Ce livre présente une des modalités possibles du deuil de guerre, c’est-à-dire ici la poursuite des relations de couple au-delà de la mort. Dans une autre notice, Juliette Breyer continuait à écrire à son mari, dont on lui a annoncé la mort ; refusant l’évidence (« ils disent que tu es mort »), cette névrose lui permettait de supporter la situation en niant le réel. Marguerite Reuss, elle, sait et admet que son mari est mort, mais il est encore présent en elle ; elle dialogue souvent intérieurement avec lui, et finit par éprouver le besoin de lui écrire ; cet épanchement, commencé en octobre 1915, correspond chronologiquement au choc lié à la mort des deux frères de Paul, tués un an après lui : la communication muette ne suffit plus.
Premières lettres à Paul après la mort de ses deux frères
Au-delà de la disparition, Paul est toujours vivant, et le couple continue d’exister, c’est cette certitude qui permet à Marguerite de ne pas sombrer (octobre 1915 p. 17, avec autorisation de citation) « Il me semble que plus j’avancerai sur cette route si sombre et plus j’aurai besoin de t’écrire pour retrouver la force nécessaire pour vivre. » Avec la mort des deux autres frères, un drame affreux pour les parents qui viennent de perdre trois fils en un an, elle se sent paradoxalement plus forte (p. 18) « Il me semble à présent que ma douleur à moi ne compte plus. Elle a été engloutie par la nouvelle, immense douleur. Mon deuil s’est fondu avec ce nouveau terrible deuil (…). » Il n’y a pas de tristesse morbide, elle mène une conversation apaisée avec les disparus, ce qui lui permet de vivre (p. 21) «Tout ce qui se rapporte à vous est si beau, si bienfaisant que j’y renouvelle ma provision de courage, de calme, d’équilibre intérieur. Merci pour tout ce que vous me donnez tous les trois (…). » Marguerite ne se plaint pas de sa vie ; Noémie, la veuve d’Édouard, vit avec elle, et elles s’occupent ensemble de leurs jeunes enfants en se soutenant mutuellement. Elle réaffirme à Paul à plusieurs reprises la certitude de la continuation de leur amour, et elle précise (26 octobre 1915, p. 25) : « Mon cœur grâce à toi, à notre amour, s’est épanoui, s’est agrandi, purifié et fortifié et à présent lorsque la vie est trop laide et trop triste, je ne suis jamais seule (…). »
L’être toi-et-moi
Pour retrouver la voix et la présence de Paul, pour se reprojeter dans cette intimité, elle explique le 14 novembre 1915 avoir décidé une démarche qu’elle va suivre pendant deux ans, il s’agit de recopier la correspondance reçue de Paul de 1908 à 1913 (p. 27, extrait souligné également par Paul Reuss Jr dans sa présentation) « Chaque soir – quand ce ne sera pas trop tard ou que je ne serai pas trop fatiguée – avant de m’endormir je veux copier dans ce cahier une de tes lettres [de 1908 à 1913], il me semble t’entendre me parler – ce ne sera pas moi seulement qui parlerai dans ce cahier, ce sera toi aussi. J’intercalerai aussi de temps en temps une de mes lettres [même période], puis c’est l’être toi-et-moi que je veux laisser parler – pas toi uniquement et surtout pas moi uniquement, mais cet être toi-et-moi qui ne fait qu’un, qui est grand, fort, qui doit être bon, très bon pour tous et doit vaincre la mort – puisqu’il est éternel. » Ce Toi-et-Moi, cette essence particulière, qu’on pourrait aussi appeler l’esprit particulier de leur couple n’a pas été tué par la guerre, et avec ce Toi-et-Moi (p. 46) « Nous possédons dans notre grand amour la source du vrai bonheur. »
Correspondance entre les promis puis les époux (1908 – 1913)
On n’insistera pas ici sur ces lettres qui occupent la grande majorité du volume, ce corpus de qualité sort de notre problématique « Témoignage Grande Guerre ».
Remarques diverses
* maladies des enfants (avril 1916, p.81) Deux pages relatent le harassement, l’épuisement qu’éprouve Marguerite, sur une période de quelques semaines, à s’occuper des enfants souvent malades. L’insomnie, l’angoisse avec la peur de l’aggravation, du décès infantile, encore fréquent à cette époque, sont bien décrits : se sont accumulés en peu de temps angines, bronchites, diagnostic de scoliose et arrivée de la rougeole, on peut voir aussi le rôle apaisant des cahiers : « Voilà, Paul, j’ai grogné et bien grogné et tu as eu la patience de m’écouter jusqu’au bout. Cela m’a fait du bien et peut-être cela ira-t-il mieux bientôt ? Je l’espère et viendrai te le dire. »
* le deuil en noir (mai 1916, p. 128)
Marguerite détestait au début porter le deuil, ne pouvant en accepter l’idée « puisque je ne voulais pas que tu sois mort. » Après la mort des frères de Paul, elle lui explique que porter le deuil lui est devenu plus léger, que ce signe l’englobe maintenant avec ses frères, une amie proche morte de maladie, « et tant d’autres ». Être en couleur dans ces moments troublés lui semble impossible, et de toute façon « toi tu vis, tu as triomphé de la mort, tu ne peux plus mourir (…).»
* émergence du religieux
Au début on ne sait pas si la survie de Paul dans l’esprit de Marguerite est liée à une promesse chrétienne de résurrection, ce n’est pas formulé de cette manière, mais probablement sous-entendu (famille protestante pratiquante). Le glissement progressif devient plus explicite dans la deuxième moitié du recueil, Marguerite intercale à trois reprises la copie de textes de prédication de pasteurs ; un passage d’octobre 1916 illustre bien ce mouvement (p.150) « « Notre Amour sera vainqueur. » Où ? Quand ? Comment ? (…) Nous devons apprendre à attendre cette victoire avec patience et confiance et apprendre aussi à être reconnaissant à cette lumineuse espérance qui nous a été donnée. ».
Les cahiers s’interrompent semble-t-il à la fin de 1917.
Lettres de Paul Reuss soldat (août- septembre 1914)
Ces quelques extraits soulignent la dureté de la courte campagne de Paul, il arrive au front début septembre avec un renfort du 5e RI. Il insiste sur l’épuisement physique et le caractère déprimant de la pluie fréquente mais (21 septembre, p. 263) « la principale privation est l’absence totale de nouvelles de toi et de tous. » Il est tué à un moment caractéristique de la deuxième quinzaine de septembre, qui voit les Allemands se retrancher sur des sites défensifs favorables, et les Français s’épuiser dans des attaques meurtrières et stériles (Bétheny, Choléra, Godat… voir aussi Anatole Bouve). « Couchés dans les tranchées, sous la mitraille, il nous reste le temps de réfléchir et plus d’une fois je t’ai fait mentalement mes adieux. J’ai été épargné jusqu’ici et espère que la chance continuera à me favoriser, si pareil souhait est chrétien ? Que cette terrible guerre se termine vite. C’est le souhait de tous, mais sans abdiquer de nos justes revendications. » Sa dernière lettre du 25 demande si « cette délicieuse petite Hélène est là? » Si c’est un garçon, ce serait Jean, en fait ce sera Jean-Paul.
On possède aussi une lettre-testament, rédigée sous le bombardement le 18 septembre, et qui a été trouvée dans son portefeuille (p. 265). Cette émouvante lettre d’adieu mélange les thèmes de l’amour, de la tristesse et du devoir, sans mentionner la religion : « Tu sauras que jusqu’au bout tout mon être s’est cramponné à la vie pour toi, sans jamais d’ailleurs abdiquer le devoir. J’aurais voulu vivre et même mort je vivrai pour toi et mon esprit t’entourera.» (…) Je n’oublie pas les enfants dans ce suprême adieu. Que Georges sache que s’il est orphelin, c’est pour le défendre que son père est mort et qu’il se prépare à en faire autant pour ses propres enfants. Que Paulette en femme héroïque apprenne à souffrir comme sa mère et à songer avec amour à ce père qui l’aimait tant. Enfin, que l’inconnu, Hélène ou Jean, qui j’espère, n’aura pas souffert de la guerre apprenne par ses frères et sœurs qu’il avait un père qui l’aimait déjà. (…)»
La grande maison familiale de la famille Cadier en vallée d’Aspe où la petite Marguerite a vécu son enfance est maintenant un grand gîte de vacances que l’on peut louer via internet, son originalité étant d’y d’avoir volontairement gardé les traces de la mémoire familiale. Son site mail Izarda évoque le protestantisme et les premières voies tracées par les Pyrénéistes de la famille, on y trouve aussi un texte de 1991 de Paulette (2 ans en 1914) https://izarda.com/2019/01/15/marguerite-cadier/ qui raconte la vie paisible de sa mère après 1918 « mais, passée cette affreuse guerre, il y avait les garnements… ». On y trouve aussi cette remarque de Marguerite à sa fille: « Ma vie s’est finie à cet âge » m’a-t-elle dit le jour où une de mes cousines se mariait à 26 ans. »
Vincent Suard (septembre 2026)